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08/02/2013

Dégradation au Louvre-Lens : quand la lecture "médiocrité sociale"rassure et flatte

Et c'est reparti pour un tour. Alors que l'on apprend aujourd'hui la dégradation de l'œuvre phare du Louvre-Lens, La liberté guidant le peuple de Delacroix, les commentaires sur "la bêtise des gens du Nord" vont de nouveau bon train.

Une jeune femme de 28 ans aurait détérioré le tableau en y taguant « des inscriptions ayant trait à des revendications dont on ignore pour l'instant l'objet », et depuis ça se bouscule au portillon des petites sorties sur les réseaux sociaux.

« Bienvenue chez les Ch'tis », « les Lensois sont des arriérés » et autres « Vive les bouseux » fleurissent ci et là, comme autant d'affirmations que le Nord serait un bastion de citoyens simplets. L'idée de fracture sociale apparaît alors comme source de divertissement.

Faut-il pourtant rappeler que les dégradations d'œuvres sont légion dans le monde entier (le "Penseur" de Rodin vandalisé en Argentine, la toile des "Deux Tahitiennes" de Gauguin roué de coups, un Rothko attaqué par un artiste russe, l'Urinoir de Duchamp victime d'un happening, etc.) ? S'accaparer l'incident du Louvre-Lens et y aller de sa petite pique "Nord = beaufs" (surtout sur un réseau social comme Facebook, réservoir à punchlines pensées pour fédérer un maximum de personnes, la plupart du temps sans aspérités politiques et avec le plus clair des consensus de l'imaginaire collectif) ne renforce pas seulement les clichés, mais confine tristement aussi au storytelling de la misère sociale.

Le parisien-bio-secteur-tertiaire(*) ressent-il tant le besoin d'être rassuré du haut de son donjon "surplombant la médiocrité provinciale" ? Encore un peu et on verra peut-être le discours « les gueux ont vandalisé le tableau qui était pourtant la métaphore de la culture guidant les terrils… Ces paysans ! » s'assumer pour de bon. En attendant, le jacobinisme prétentieux et la lecture "médiocrité sociale" ont encore de beaux jours devant eux.

(*)Edit nécessaire au vu des réactions : Ceci est à prendre comme une métaphore. L'expression ne renvoie pas à tous les habitants de Paris de façon incluante, mais est une image du parisianiste ou tout autre habitant fier de sa métropole. Évidemment, tous les Parisiens ne se moquent pas des Lensois de même qu'il y a sans doute des Auvergnats qui eux le font. Mon propos était essentiellement d'illustrer l'idée que les classes moyennes et supérieures de la société tirent souvent un certain plaisir à rire de la fracture sociale, rassurante et flatteuse pour leurs propres conditions. Autre prolongement de ce rire : l'émission Bienvenue chez les Ch'tis, qui semble aujourd'hui distraire les spectateurs de façon aussi cathartique que, par le passé, les vaudevilles avec la noblesse. « Offrez moi une image drôle et peu reluisante de ce que les autres sont, que je me rassure d'être moi-même ! »

25/01/2013

Florence Cassez, l'histoire d'une héroïsation outrancière

(ou l'affaire Florence Cassez les couilles)

Bien sûr, elle a un charmant minois. Évidemment, 7 ans de prison ce n'est jamais drôle. Assurément, son procès a subi des irrégularités. Et pourtant : était-ce une raison pour accueillir Florence Cassez comme le Messie ?

Depuis son retour en France, l'ex-prisonnière du Mexique déclenche un ras-de-marée médiatique unanimement encenseur. Le devoir de réserve, auquel tous les journalistes devraient pourtant s'astreindre, se voit éclaboussé tous les jours par une couverture médiatique émotionnelle et excessive.

Car mettons de côté les avis tout personnels que chaque citoyen est tenté d'avoir (« Tu as vu le coup monté autour de son arrestation en direct ? Obligé, elle est innocente » et autres « Non mais c'est pas possible d'être en couple avec un gros mafioso et d'ignorer tout de ses activités ») : que reste t-il ? Là où les médias devraient traiter l'affaire avec mesure et dignité, ils s'affalent en réalité de tout leur long dans le sentimentalisme et l'ingérence.


L'imbroglio judiciaire de l'affaire Cassez est une réalité. Les instincts patriotiques et sensationnalistes visant à l'accueillir comme une figure mythique, eux, un leurre.

Ces élans d'enthousiasme tapageur laissent un goût amer de réjouissances à la sauce télé-réalité : Florence la française est libérée, alors la France applaudit. Mieux : Florence l'ancienne directrice d'une boutique Eurodif calaisienne revient, et c'est le Nord qui se sent fier. Quel sinistre spectacle.

Outre le ridicule pétrin dans lequel se sont retrouvés l'ensemble des journalistes-pions chargés de ramener une image exclusive de « Florence Cassez sur le parvis de l'aéroport » (mention spéciale à cette pauvre envoyée iTélé réduite à répéter « je crois qu'on peut le dire, elle est bien arrivée » 10 fois en l'espace de 3 minutes de direct), que dire de cette aberrante récupération d'une cause télégénique bienpensante par un microcosme élitiste (hommes politiques comme commentateurs) qui ne cherche en réalité qu'à s'autocongratuler dans un pli de l'histoire ?

Reçue à l'Élysée comme les otages revenant de la guerre, Florence Cassez est également bien partie pour être citoyenne d'honneur de sa ville, si l'on en croit les mots de Michel Delebarre, sénateur-maire de Dunkerque.

Cet énorme banquet médiatique consistant à dérouler le tapis rouge à une femme dont, faut-il le rappeler, on ne sait toujours pas si elle est coupable ou innocente, occulte violemment le reste du dossier. Quid du respect dus aux familles des victimes d'Israel Vallarta Cisneros, qui avait fait des séquestrations son fond de commerce ?

Oui, Florence Cassez n'est peut-être pas coupable. Oui, elle a souffert d'un procès crapuleux et plus qu'interlope. Ça ne fait aucun doute. Mais en attendant, l'ancienne détenue (et non otage - ce qui fait une différence, rappelons-le bien) n'a pas été innocentée et l'embrouillamini judiciaire qu'elle a traversé ne fait d'elle, en rien, une héroïne.

Au risque de jouer les casseurs d'ambiance, soyons sérieux deux minutes : le traitement de l'affaire Cassez gagnerait à être plus noble. Autrement dit, pour commencer, moins euphorique.

16/01/2013

Lettre à mon amie qui trouve ça un peu ridicule que j'emploie encore le mot « capitalisme »

— La dernière fois que l'on partageait quelques victuailles salées et verres de très bons vignobles de supermarché, une amie me faisait remarquer, non sans une affectueuse raillerie, que j'utilisais « encore » le mot « capitalisme ». Un archaïsme lexical (sic) qu'elle juge d'autant plus ironique que « Émilie, tu aimes consommer, en plus ! » J'ai voulu profiter de cet épisode pour lui écrire; mais aussi parce qu'il présente l'occasion pour moi de parler ici de réactivation du lexique de la révolte, un sujet qui me tient beaucoup à cœur - comme mes proches doivent déjà le savoir tant je leur bassine parfois les oreilles avec.

Chère toi (je ne cite pas ton prénom, tu serais capable de m'en vouloir, chipie)

Tu as raison de trébucher sur le mot « capitalisme » quand il sort de ma bouche ou que tu le vois traîner ici, tu as raison dans le sens où la doxa t'a donné raison : depuis les Trente Glorieuses, le terme a été déclaré trop militant et marxien, jusqu'à finalement, lentement mais sûrement, être boudé au profit d'un mot bien moins connoté, et donc apparemment plus fédérateur : « libéralisme ».

Quand j'emploie délibérément, mi-amusée mi-provocatrice, le mot « capitalisme », je le fais à double-tranchant : 1. parce qu'il m'apparaît utile de renouer avec un lexique vindicatif (on y reviendra plus tard), mais 2. en dépit du cliché vivant dans lequel l'usage d'un tel vocabulaire me place presque instantanément. Nos temps modernes aiment à estampiller les gens qui parlent de « capitalisme » et de « lutte des classes » comme des révoltés endimanchés dans le passé, des nostalgiques du temps où le PCF faisait 20% des suffrages ou encore, des passéistes englués dans le souvenir du Front Populaire. C'est une tentative de déposséder la critique radicale de sa légitimité, un moyen de la rendre inaudible en la présentant comme « trop extrême », une stratégie d'enfermement.

En effet, qu'est-ce qu'un système au sein duquel l'écart économique entre les plus pauvres et les plus riches ne fait que se creuser, si ce n'est une société de classes ? L'homme d'affaires Warren Buffet (pas le frère de Marie-George, de toute évidence) déclarait un jour : « la lutte des classes existe, et c'est la mienne, celle des riches, qui la mène et qui est en train de la gagner » - comment pourrait-on lui reprocher pareille honnêteté ?

Plus récemment, Jérôme Cahuzac avait été bien peu finaud d'affirmer devant Jean-Luc Mélenchon, sur le plateau de l'émission Mots Croisés, qu'il n'avait « jamais cru à la lutte des classes ». Dommage pour un socialo - c'est Jaurès qui doit bien se retourner dans sa tombe. Car mettons la portée symbolique de Marx de côté un instant et gardons seulement les constats : si la classe ouvrière n'existe plus aujourd'hui comme classe structurante, quid des grands perdants de la mondialisation, insuffisamment armés pour se défendre des nantis et du système qu'ils ont bâti ? Ce sont eux, les nouveaux ouvriers ! Et bien que cette classe en soi ait cessé d'être une classe pour soi parce qu'elle ne bat plus le pavé en criant à l'unisson, elle n'en continue pas moins d'exister - et ce sont les grands dominés de ce monde, masse invisible et protéiforme d'opprimés, qui s'incarnent en elle.

Licenciement de masse, austérité, emplois précaires, paradis fiscaux, loi du plus fort économique, collusion des pouvoirs, droit des immigrés bafoués, corruption à toute échelle : la santé morale de notre pays n'est pas belle à voir au moment-même où l'empire de l'individualisme (*) nous a tous conduit à une certaine dépolitisation. Nos aînés, parce qu'ils ont grandi dans une société qu'on ne leur avait pas présenté comme immuable, ont vraisemblablement été plus prompts à l'engagement que nous le sommes aujourd'hui.

 (*) qui s'explique par la fin des grands mouvements sociaux et les possibilités aujourd'hui de se réaliser autrement que par le sentiment d'appartenance à une génération qui se doit de casser la gueule à ses aînés : notamment par la carrière et la consommation, nouveaux cercles vertueux du contentement


Ma théorie, pour la résumer, est donc la suivante : nos élites économiques ont un intérêt tout particulier à confisquer la parole à ceux qui ne se retrouvent pas dans son système ultra-libéral. Cette parole confisquée passe par une attention toujours plus serviable de présenter notre économie mondiale comme une entité Léviathan qui nous dépasse et qu'on ne peut que ponctuellement modifier. Or, dans cette stratégie de marginalisation de la critique, il me semble que les choix de sémantique complaisants ont tout leur rôle à jouer. Les mots ne sont pas vains : ils sont une arme, le premier moyen de rendre intelligible la réalité qui nous entoure.

En effet, je ne t'apprendrai rien en rappelant que la classe moyenne est une catégorie de plus en plus floue tant les Français sont toujours plus nombreux à penser s'y retrouver, mus par l'auto-flatterie et l'idée sublimée d'ascenseur social. J'ai dans mon entourage des copines, diplômées mais sous-rémunérées, qui bouffent des pâtes tous les jours pour économiser et se payer des tops Sandro grâce aux quelques aides sociales qu'elles touchent. Ces filles se disent toutes « classe moyenne supérieure » parce que leurs parents sont propriétaires, qu'elles ont un job (mal payé mais c'est toujours mieux que le chômage, n'est-ce pas) et qu'elles suivent un mode de vie pas trop dégueu (la citadine libérée). Mais que sont-elles, au fond, si ce n'est des filles qui achètent des spaghettis premier prix toutes les semaines et des enfants déclassés par rapport leurs parents ? Pas sûr qu'en l'état, nous soyons si nombreux à être de cette « classe moyenne supérieure »… de laquelle on a pourtant presque tous l'impression de faire partie.

 Ainsi, j'ai la conviction que ces deux constats (le faux-élargissement de la classe moyenne + le choix lexical complaisant) vont dans le même sens : celui d'un "nivellement vers le bas" des revendications, d'un gommage des aspérités politiques et d'un recul du sentiment militant. Si de nos jours les gens qui remettent en question le système économique dans son entièreté sont étiquetés post-trotskistes ou illuminés, c'est donc bel et bien parce que la contestation radicale a été étouffée : la grande masse des mécontents se contentera désormais de ne critiquer les instances gouvernantes et financières que par à-coups et propositions de changements à la marge.

Sémantiquement, il y a donc une véritable guerre à mener. Pour nos élites cachées dans leurs donjons d'argent, l'État-Providence est devenu l'assistanat, les jeunes des banlieue sont devenus des délinquants et les ingérences des interventions diplomatiques toujours justifiées. Très bien. Qu'à cela ne tienne. Chez moi, le libéralisme sera donc le capitalisme.

 - Facile de ne pas voir la lutte des classes quand on s'appelle Cahuzac et qu'on fait partie de la classe dominante…

Ainsi, je milite aujourd'hui (à mon échelle - celle des mots, donc évidemment ça vaut ce que ça vaut) pour une ré-appropriation du champ lexical de la révolte : un vocabulaire plus critique et une syntaxe moins docile. Parce que je me trouve trop souvent déçue par le ton employé dans les médias qui, par besoin de ratisser large (dans le lectorat) et de ne froisser personne (chez les annonceurs) se mouillent de moins en moins le maillot, je me déclare en faveur d'une ré-activation d'un vocabulaire plus offensif. Dans une autre mesure, la démarche est similaire à celle de ces prostituées féministes qui cherchent  à se réapproprier l'insulte « pute » pour déposséder leurs interlocuteurs de la violence symbolique du mot. Pareil pour une catégorie grandissante d'homosexuels qui ne cherchent plus à récuser l'appellation de « pédé ».

Pour terminer, je pense qu'il faut, toutes proportions gardées, dissocier la vie du militant des convictions politiques qu'il avance. Je précise 'toutes proportions gardées' parce que j'aurais effectivement du mal à écouter un « chef d'entreprise qui roule sur l'or, jette l'argent par les fenêtres et malgré les grands bénéfices générés par sa société, n'augmente jamais ses salariés qu'ils payent par ailleurs déjà au lance-pierre »  me conter fleurette en me disant qu'il est contre la mondialisation, le secteur privé et le MEDEF. Mais je pense être assez raisonnable dans ma façon de consommer et je crois ne pas avoir de comportements diamétralement opposés aux valeurs que je prétend défendre. Je pense, je crois et j'essaye.

Cette logique non-excluante est d'ailleurs applicable à toutes sortes de luttes : on peut être hétéro et se sentir très concerné par le mariage pour tous tout comme on peut être né homme et être sensible au combat féministe. Je pense donc qu'on peut avoir les chances que j'ai (toutes choses égales par ailleurs), et être révolté par la condition de plus démunis. À mon sens, affirmer que les idées politiques sont indissociables de la position sociale occupée présente un risque double : d'un côté, on dit à l'engagé qu'il ne peut être militant s'il n'est pas opprimé; de l'autre, on invite la classe moyenne à ne pas se sentir concernée par les enjeux socio-économiques en la dédouanant de ne pas être politisée. C'est, ni plus ni moins, une forme… d'« opium du peuple ».

Oui je sais - tu vas dire que je suis incorrigible.

13/01/2013

La Fondation Cartier, Gaza et la censure

— Update 14/01 : Molly Benn, qui tient le webzine Our Age is 13, vient de me signaler, à très juste titre, qu'un cas similaire a été enregistré l'année dernière : fin 2011, la photographe palestinienne Larissa Sansour s'est vue écartée du Prix Lacoste-Élysée auquel elle était pourtant initialement nominée. Motif ? Son travail n'incarnait pas assez le thème du concours - la « joie de vivre ». Selon Larissa Sansour, Lacoste l'a surtout censurée pour son œuvre vraisemblablement jugée trop « pro-palestinienne ». Cliquez ici pour lire l'interview de l'artiste, par Our Age is 13. Notons que le musée de l'Élysée de Lausanne avait alors choisi d'interrompre le prix en signe de protestation contre la décision du mécène privé, tout en proposant à la photographe d'exposer ladite série dans ses salles.

La Fondation Cartier, prestigieux établissement culturel parisien pour l'art contemporain, vient de s'illustrer dans un sinistre épisode de censure…

Initialement invité à participer à une Soirée Nomade (événement-fierté organisé chaque année par la Fondation) ce lundi 14 janvier, le poète Frank Smith a finalement vu son nom rayé de la manifestation par les organisateurs.

Raison de l'annulation ? Son texte aborde l'opération « Plomb durci » menée par Israël dans la bande de Gaza, en 2009. Bien qu'absolument « non-militante et non-partisane », la lecture de l'œuvre littéraire a tout simplement été annulée.


Pour se justifier, la Fondation Cartier évoque un thème non-conforme à son « domaine de compétences ». Une rhétorique hypocrite quand on sait que les institutions culturelles n'hésitent d'ordinaire jamais à présenter des œuvres abordant des questions géopolitiques. L'une des prérogatives de l'art contemporain n'est-elle pas de questionner le monde moderne et donc, sa géopolitique et nos façons de penser l'homme ?

Notons que les musées ne rechignent jamais à parler des Hutus et des Tutsis, ni du conflit tchétchène - pour ne citer qu'eux. Pourquoi réserver un autre traitement à Gaza ? D'autant plus que l'œuvre de Frank Smith est très loin du brûlot militant; mais relève indiscutablement du travail poétique qui appelle à un échange apaisé.

Peut-être parce que le risque de froisser une élite sioniste est un pari trop dangereux à assumer… Et que se contenter de permettre aux vieilles dames nanties de parcourir une exposition les sourcils froncés, en s'exclamant, l'air désolé « c'est vraiment terrible, ces massacres en Afrique », c'est plus confortable.

Les institutions culturelles semblent être aujourd'hui une majorité à vouloir promouvoir un art qui ne vexe personne et s'enorgueillit à flatter un point de vue occidental et donneur de leçon.

Car programmer une lecture sur Gaza (même clairement non partisane) à l'heure où être anti-sioniste c'est souvent risquer d'être taxé d'antisémite, ce n'est pas aussi facile à défendre qu'une programmation masturbatoire, exotique et sans risque. Programmation qui, de part son aptitude décomplexée à accepter de couvrir certains faits historiques et en rejeter d'autres, confine tristement aux relans néo-colonialistes.

L'Intellengtsia bienpensante a encore de beaux jours devant elle.

Cliquez-ici pour lire des extraits de « Gaza » de Frank Smith

22/12/2012

Bugarach, business de l'apocalypse et ineptie du journalisme

Vous l'aurez évidemment lu / vu / entendu 100 fois avant de le lire ici : Bugarach est ce petit village tranquille de l'Aude, paisiblement méconnu jusqu'à ce que les « believers » décrètent que c'est là-bas qu'il faudrait se cacher pour survivre à la fin du monde.


Depuis deux ans, les médias se bousculent à Bugarach. Effectivement, pourquoi pas se rendre sur place ? Prendre la température auprès des locaux, revenir avec des photos de cette commune à l'horizon transpercé par le massif des Corbières, tendre le micro à ceux qui croient en la fin du monde, interroger les commerçants alentours… c'est se rendre sur le terrain, c'est une des missions du journalisme, et c'est notamment ce qu'a fait VICE l'année dernière, avec ce reportage intéressant, étayé, et pour l'époque, réellement informatif. 

Quid de ces 2 derniers jours de mobilisation, frôlant l'absurde et le harcèlement pour les locaux ? Les 20 et 21 décembre qui viennent de s'écouler laissent un village fatigué, esquinté par les caméras et lassé par le ballet incessants des journalistes. 

Car le problème n'est pas tant qu'une rédaction s'intéresse à un instant T à Bugarach; le problème est que ces deux derniers jours ont tristement servi de colonie de vacances à une armada de journalistes moins mus par le désir d'information innovante et percutante que anesthésiés par le suivisme et l'agenouillement devant le buzz.

La pierre est-elle moins à jeter aux journalistes, misérables pions de l'information formatée, qu'à la profession qui accepte, avec tous les jours un peu plus d'aisance, de se soumettre à un agenda marketé ? Sans doute. 

En attendant, ils étaient bien drôles les Parisiens, tous entassés comme des adolescents essayant de trouver « le fun » dans une maison vide où il n'y a rien à faire, à s'auto-interviewer les uns les autres, pendant que le préfet se voyait dans l'obligation de déployer « les grands moyens » en prévision d'une situation « catastrophe » ! Qu'on se le dise : la vraie situation catastrophe, c'est celle de ce journalisme contraint de se regarder le nombril dans toute la bouffonnerie que supposent ces faux élans lyrico-médiatiques de piètre reportage. 

Chers confrères, Bugarach, si vous vouliez vraiment y aller… c'était peut-être n'importe quand sauf « le jour de la fin du monde », qu'il fallait le faire. Le reste de l'année par exemple; avec un angle plus honnête que celui de vouloir ramener du pittoresque à tout prix, un projet photo autre que celui d'immortaliser les collègues devant des champs, et le sincère objectif d'étudier le business de l'apocalypse, plutôt que de tristement revenir avec un article estampillé « au front » parce que rédigé le jour J.

Journalisme ou communication, qu'ils disaient.

11/12/2012

Arrêtez d'acheter ELLE magazine

« J'ai acheté le dernier ELLE, mais c'est juste pour le feuilleter dans le train », « ELLE ? Non, je suis pas une lectrice régulière, c'est juste pour avoir une connerie à lire sur la plage, là »




Ces phrases, je les ai souvent entendues. À commencer parce qu'elles sont un jour sorties de ma bouche - oui soyons honnêtes. 

Certains soirs, il m'arrive de penser à toutes ces nanas qui ne lisent pas vraiment ELLE. Les filles : vous êtes des milliers tous les jours. Des milliers à avoir un Paris-Lyon dans la matinée, un rendez-vous chez le dentiste, un baby-sitting qui s'annonce chiant à mourir, un café à prendre avant de rejoindre des potes, une journée fatigante et la fulgurante envie de « lire un truc pas cérébral ».

Vous êtes des milliers comme il y a des milliers d'excuses, des milliers de raisons de « passer au Relay et acheter une merde ». Je comprends. Mais j'ai une meilleure idée : gardez vos 2 euros ou achetez vous un Mars. 

Il y a 2 ou 3 ans, j'ai décidé de ne plus faire partie de ces milliers de lectrices pas vraiment lectrices. Est-ce que cette décision a quelque chose à voir avec ce jour où j'ai été reçue en entretien chez ELLE Belgique pour un stage, et qu'une simple rencontre avec les journalistes de la rédaction m'a donné un aperçu plus probant de ce que « la presse » voulait dire pour ces gens-là, à savoir « disserter de la vie des célébrités et chroniquer des produits de beauté en s'assurant de ne jamais froisser les marques émettrices » ? J'ai refusé le stage, et ce n'est pas sur cette naïve expérience de jeunesse que je vais m'attarder aujourd'hui : la presse féminine de flatterie marketing ne s'incarne pas qu'en la figure de ELLE, et il faudrait également citer Grazia, Biba et autres publicités imprimées sur papier glacé pour que le procès soit équitable.

Alix Girod de l'Ain, éditorialiste de ELLE magazine, « frivole mais pas idiote » - Pas idiote, vous avez dit ?


À vrai dire, il est un divertissement plus nocif que les autres et ELLE en fait partie. En s'étant imposé comme le titre de référence en matière de presse pour femmes-modernes-émancipées-et-bien-dans-leur-temps, le magazine ne s'est pas non seulement octroyé un pouvoir prescripteur auprès des brebis égarées, mais aussi un dangereux mégaphone - à clichés genrés et poncifs bien-pensants. Autant d'opiniâtretés et stéréotypes aussi blancs que petit-bourgeois

Compilation des derniers grands scandales de ELLE sous forme de revue de presse, autant de raisons de ne plus donner 2 euros à cette machine de guerre rétrograde, orgueilleuse et patriarcale.


LOL


1. L'impérialisme néocolonial sous couvert d'humanisme et de féminisme

« Cette semaine, le magazine "Elle" annonce le départ de deux de ses collaboratrices de longue date, Marie-Françoise Colombani et Michèle Fitoussi. Dans son éditorial, sous le titre Elles nous ont donné des ailes, Alix Girod de l’Ain raconte le pot de départ : 
A un moment, quelqu’un a lancé : « Mais qui va garder les Afghanes ? » Et c’est vrai que, depuis trente ans, Marie-Françoise et Michèle n’ont pas seulement formé des dizaines de journalistes, elles ont dédié leur force, leur énergie et leur intelligence pour la cause de toutes les femmes. Certes, leur collègue qui signe ces lignes a plus souvent manifesté sa vocation de « clown de bureau » que de figure du combat féministe, mais elle voudrait aujourd’hui se faire la porte-parole de toutes ses consœurs – et confrères ! ce qui est rare nous est cher ! – pour leur dire merci et bravo. Et les assurer, le plus sérieusement, le plus tendrement du monde, d’une chose : promis, Marie-Françoise et Michèle, on gardera les Afghanes. 
Certains ont les bébés phoques ; chez "Elle", on a les femmes afghanes. Seule le "clown de bureau", en effet, pouvait sans doute résumer - avouer - avec une telle ingénuité le regard à la fois spectaculairement ignorant et condescendant qu’elle et ses collègues posent sur leurs "protégées" de prédilection (en 2001, le magazine s’était payé un joli coup de pub en mettant en couverture une Afghane en burqa). »

2. La tentative (sexiste) de normer la sexualité des femmes
« Dans cet article, la glorification de la pipe impose une vision de la femme "so 2012", soit une ménagère dévouée à son mari, ne rechignant pas à lui offrir une petite gâterie, mais attention, lorsqu'elle s'y attèle, c'est toujours calculé. 
Parmi les pépites du genre, Adèle 39 ans, déclare : "Une bonne pipe, c’est très efficace en phase de négociations, quand je veux le faire céder sur la couleur d’un papier peint ou sur le lieu de nos futures vacances" ou encore Julie, 35 ans, "No pipe si j’ai un truc à lui faire payer: petite dernière oubliée à la crèche ou tas de linge s’accumulant. Mais fellation à volonté si j’ai besoin de me faire pardonner quelque chose ou de l’amadouer, pour qu’il garde les enfants quand je pars en séminaire !"»

3. Des races et des modes
« C'est le magazine Elle qui nous l'apprend : en matière de mode, en 2012, "la 'black-geoisie' a intégré tous les codes blancs..". D'ailleurs, "le chic est devenu une option plausible pour une communauté jusque là arrimée à ses codes streetwear." Eh oui, tandis que durant des décennies les Noirs se sont habillés comme des "cailleras" à capuche, ils ont enfin compris, grâce à l'enseignement des Blancs, qu'il convenait de faire plus attention à leur apparence. Voilà la teneur d'un article paru le 13 janvier dans l'hebdomadaire préféré des ménagères de la "white-geoisie" (puisqu'apparemment il faut désormais distinguer les bourgeois eux aussi racialement), intitulé "Black fashion power", tentant d'analyser les raisons du succès sur les red carpets de personnalités afro-américaines. »

4. La revendication du droit inaliénable à être une poule

« Pour bien commencer et que tout le monde comprenne, expliquons l’affaire. THE case, voyez c’est genre le gros scandale de la semaine dans la blogo meuf (surtout) : samedi dernier Alix Girod de l’Ain a méchamment raté son édito dans ELLE. Le sujet : cette fameuse case Mademoiselle que les féministes veulent voir disparaître des papiers administratifs. La journaliste a pondu un texte sans intérêt à base de poncifs d’Epinal, de basilic gratos pour clientes flattées et d’incompréhension brutale du statut marital, mais ça aurait pu passer comme une lettre à la Muette si cette idiote n’avait pas terminé par : “Mariées ou pas, jeunes ou vieilles, ce qu’il faut revendiquer, c’est notre droit inaliénable à être des princesses.” Le coup de la princesse, les lectrices et internautes ne l’ont pas digéré. Tant mieux, ça donne quelques très bons posts tels que les suivants… »

Injonction au jeunisme, apologie de la minceur, conseils bourgeois, suivisme de tendances… Si vous en aviez déjà assez des prescriptions dictatoriales de ELLE magazine, joignez l'action à la parole et ne cautionnez plus le succès économique de ce torchon à inepties. Pas seulement parce que cette presse de divertissement fonctionne comme l'ambassadrice de marques tyrans, mais surtout parce que son apolitisme revendiqué lui permet trop souvent de se faire le messager d'abjects lieux communs aussi pernicieux que nocifs.

Je vous laisse ici, j'ai un Mars à manger. 

06/12/2012

« Ressemble à ta mère et baise avec tes pairs »

— Note préliminaire : J'ai écrit ce billet l'an dernier, mais la publication à laquelle je l'avais soumis s'est vue obligée de le refuser afin de ne pas froisser l'une des deux marques abordées ci-dessous. Même si le propos n'est plus tout à fait frais, il m'a tenu à coeur de quand même le partager avec vous ici.

Dans la vie quotidienne, il est vrai que je n'aime pas beaucoup les publicités : je les trouve envahissantes, elles me donnent le tournis, elles sont parfois agressives. Au coeur du paysage urbain, elles sont ce qui m'oppresse le plus : l'élément visuel qui me rappelle que nous vivons dans une société de consommation de plus en plus systémique et un éternel rappel de notre soumission d'Homo œconomicus.

Mais au milieu de cette jungle du marketing omniprésent, il y a ces deux campagnes qui me hérissent tout particulièrement le poil : celles de Comptoir des Cotonniers et de The Kooples. Leur dénominateur commun ? L'apologie du mimétisme social.

En effet, qu'il s'agisse des duo « mère-fille » belles comme le jour ou des « couples » qui tirent la gueule, Comptoir des Cotonniers et The Kooples jouent sur des concepts modernes en apparence (vêtements qui racontent une histoire, photo dans un bel appartement de Paris ou devant les grilles d'une salle de concert, etc.) mais finalement nocifs car très rétrogrades.


« Ne casse surtout pas la gueule à tes aînés » ou « La double injonction faite aux femmes : de l'art de demander à nos mères d'avoir l'air toujours plus jeunes et à nos petites soeurs de grandir plus vite »

Le succès de Comptoir des Cotonniers tient au fait que la franchise a su s'imposer comme marque proposant des basiques a priori intemporels mais toujours dans l'air du temps. Physiquement, les boutiques misent sur un parquet chaleureux et de jolis cintres, le tout rassasiant la clientèle d'une délicieuse impression de vraies pièces de qualité disposées dans un environnement cosy presque hors du temps. Voilà vraisemblablement pourquoi l'on y envisage plus facilement de payer une robe en lin 2 à 3 fois plus cher que chez Zara ou Mango : Comptoir des Cotonniers mise sur le « classicisme moderne ».



Mais ce classicisme ne s'arrête pas là : sous couvert de douceur et de complicité, la marque ré-active une imagerie en réalité plutôt réactionnaire.

Le déterminisme social
Notre société est paradoxale : d'un côté, on nous apprend avec romantisme que pour enclencher la marche vers le progrès, il convient de s'émanciper du joug de la tradition (« il faut casser la gueule à nos aînés »), de l'autre, on nous assène à longueur de temps des images familiales hyper conservatrices. Dans une société moderne où la place de l'amour dans notre imaginaire commun est de plus en plus malmenée (divorce, libertinage, changement de partenaires, infidélité etc. - l'idée faussement baroque qu'aimer au XXIe siècle serait plus difficile qu'il ne l'a jamais été est partout), l'amour le plus neutre, le plus systématique et le plus irréfutable est celui des parents pour leurs enfants - dans le cas présent : d'une mère pour sa fille. Dans l'absolu, le postulat pourrait être bien exploité. Mais ce qui met mal à l'aise ici, c'est la tentative par la campagne d'asseoir la figure de la mère et celle de la fille dans une même époque. Habillée comme sa génitrice, la fille est comme prédisposée à en poursuivre la trajectoire sociale. Parce qu'une femme riche et bien habillée CSP+ enfante forcément d'une gazelle fraîche et en bonne santé. 

L'inceste et la double-injonction aux femmes
Inceste :  le mot choisi est volontairement perturbant, mais utilisé par Caroline Eliacheff (psychanaliste et pédo-psychiatre) il recouvre bien la double-injonction infligée par la société de consommation aux femmes d'aujourd'hui : aux plus vieilles, on ordonne de rajeunir ; et aux plus jeunes, de vite mûrir. Comptoir des Cotonniers, en rendant presque indissociables la mère et la fille, agit pour le compte de cette double-sommation. Caroline Eliacheff commente : « La légende [Ndlr : de la publicité] dit : « Une mère, une fille, deux femmes. » Elle est en contradiction avec la photo, qui dit : « Une mère, une fille, une seule femme. Nous sommes pareilles et nous aimons ça. [...] Une campagne plus récente montre une mère avec ses deux ou trois filles dans un décor inexistant, qui pourrait se situer n’importe où. La légende indique les prénoms des unes et des autres, et le lieu où la photo est censée avoir été prise : une rue de Paris, une banlieue, une ville de Suisse. Aucun homme n’apparaît ; nous en sommes donc réduits à imaginer que s’il regardait la photo, il n’aurait pas à choisir entre l’une ou l’autre puisqu’elles sont pareilles ! » 


Qui est la mère, qui est la fille ?



« Ne va pas voir ailleurs que dans ta caste sociale » ou « De l'art d'être un preppy punk qui a besoin de payer 500 euros pour porter un jean déchiré »



Marque de prêt-à-porter à destination des jeunes urbains blasés bossant dans le secteur tertiaire, The Kooples a choisi de baser sa campagne de publicité sur une logique « street-style » : chaque affiche offre la vision d'un couple bien fringué (avec des vêtements The Kooples, bien sûr) posant, tantôt la mine renfrognée et boudeuse ( « je me fais chier comme un rat mort, laissez-moi, c'est la mélancolie du XXIe siècle »), tantôt l'air hautain et vindicatif ( « on est un beau couple, et vous avez de quoi être jaloux »).




L'endogamie sociale 
Les couples sont nombreux à se former au sein d'une même caste sociale. Loin de moi l'idée de nier cette réalité sociologique : les gens se fréquentent dans certains lieux, tombent amoureux dans certains contextes, nourrissent leur relation de certaines activités et d'un lot communs de valeurs. D'accord pour la théorie. Mais là où les pubs The Kooples sont absolument pernicieuses, c'est qu'elles érigent ce constat en une véritable dictature du cool. Pourquoi encenser autant cette homogamie et la présenter comme modèle esthétique suprême ? Pour s'assurer que les DJettes continueront à sortir avec les pubards et les stylistes avec les photographes ? Par peur de voir un jour une nana qui va au Tigre tous les week-ends flirter avec un ouvrier dans le bâtiment ? Quelle horreur ça serait, effectivement. Cachez cette mixité sociale que je ne saurais voir.

L'arrogance, érigée en qualité
En marge de l'endogamie sociale, ce que les pubs The Kooples nous disent, c'est que l'arrogance c'est cool. Alors bien sûr, l'arrogance c'est salvateur. C'est en tout cas salvateur quand c'est dirigé vers un pouvoir, quand c'est de l'impertinence et quand ça correspond à un état d'éveil. Pas quand ça se résume à avoir l'air lassé de tout, les épaules engoncées dans une veste en simili-cuir qui vaut la moitié d'un SMIC, non.

Beigbeder le dissident et Cantona le révolutionnaire qui veut faire sauter les banques


Ensemble, les campagnes Comptoir des Cotonniers et The Kooples sont peut-être ce que la collaboration petite bourgeoisie x marketing a su faire de plus probant. Allez, ressemblons à nos mères pendant qu'elles succombent à la tyrannie du jeunisme, et couchons les uns avec les autres entre Parisiens faussement névrosés.

27/11/2012

Carla Bruni « pas féministe mais bourgeoise »

Quand j'étais plus jeune, je croyais qu'avoir sincèrement l'impression d'être « un mec dans un corps de meuf » faisait de moi autre chose qu'une poule / une minette / une dinde / une fille trop fille / une niaiseuse. J'étais au collège, et j'estimais préférer le laxisme un peu branleur des garçons aux crêpages de chignons des filles, mon camp biologique pourtant naturel. C'est que j'avais du mal à comprendre ces groupes de nanas qui surjouaient la solidarité entre franges longues mais se tiraient dans les pattes dès que l'une n'était pas là, alliant jeux d'alliance perfides, trahisons et coups bas. À choisir entre le féminin et le masculin, je gageais que le masculin était plus fiable, lucide, sympathique, et le féminin perfide, coquet, vain.

J'avais tort. Évidemment.

Ce que je récusais, au fond, ce n'était pas tant mon identité sexuée que l'historicisation de mon genre. J'avais un discours contre-productif : à la fois je détestais la figure de la pintade et refusais tout net de m'y associer, ET en même temps je me complaisais à considérer que toutes les autres filles en étaient. Je me sentais hors normes parce que je détestais ce cadre de pensée hyper-genré; MAIS plus que jamais je travaillais à ce qu'il le reste. J'étais jeune. J'avais 12/13 ans.

Paradoxalement, c'est à cet âge que je date mon premier féminisme.

Oui. J'avais l'intuition que les filles perdraient au jeu de se contenter d'être mignonnes. Je pressentais qu'elles avaient un devoir presque moral, de l'ouvrir au moins autant que les mecs, pour assurer leur salut.

Mais au lieu de me sentir « une fille qui répond, vanne, crache par terre, court, se bat », je me disais tristement « un garçon dans un corps de fille ». Comme si la force de caractère était l'apanage de cette partie de l'humanité munie d'un pénis. Comme si je ne pouvais me saisir de ces prérogatives sans avoir l'impression d'emprunter au sexe opposé. C'est que j'avais le bon constat de départ, mais le mauvais état des lieux.

Aujourd'hui, je ne dis plus « je suis un mec » mais « on devrait faire comme les mecs ». Prendre la parole en public et envoyer valser cette présomption de culpabilité (vous avez remarqué comme sur les bancs de la fac ou ailleurs en société, les filles tendent souvent à timidement préparer leurs phrases avant de prendre la parole tandis que les mecs sont souvent plus prompts au freestyle quitte à parfois frôler l'ineptie ?), avoir le droit d'être drôle, ne pas croire qu'être une fille qui râle est forcément « une harpie »…

Aujourd'hui, j'ai 24 ans et certaines filles qui m'entourent comptent plus que d'autres parce que j'ai découvert en elles un esprit de sédition, une vivacité, un courage sur le front, une personnalité — ce sont ces quelques filles-là dont mon adolescence a manqué. Je désespère d'ailleurs encore de ne pas en rencontrer davantage, et je suis toujours attristée de voir plus de mecs grande gueule que de meufs grande gueule. Ma théorie ? Notre société hétéronomée et consumériste a tellement bien réussi son coup de faire croire aux femmes que leur émancipation régnait dans un job, une vie amoureuse et une belle gueule que nombreuses d'entre nous se contentent aujourd'hui de ces objectifs. Les hommes, parce qu'ils n'ont jamais eu à se prouver sur le marché du travail, se justifier de leur goût pour la séduction, et à être beau avant d'être intéressant, ont historiquement été éduqués à avoir des perspectives plus multidimensionnelles. Les femmes, trop contentées par des acquis de révolutions que leurs aînées n'avaient pas (vote, promotion sociale, plaisir féminin, indépendance, consommation, etc.) ont trop vite l'impression d'avoir « réussi ». Où sont les ambitions ? J'aimerais croiser beaucoup plus de filles fortes, et c'est aussi pour ça que je suis parfois très en colère contre celles qui pourraient aller plus loin mais sont trop peureuses (paresseuses ?) pour oser, mais aussi contre les féministes donneuses de leçon qui font fuir ces femmes qu'elles jugent militairement « indignes / illégitimes pour le combat ».

Alors quand Carla Bruni-Sarkozy confie à Vogue « Je ne suis pas du tout militante féministe. En revanche, je suis bourgeoise », ce n'est pas seulement ridicule de la part de l'ex Première Dame de France, c'est aussi contre-productif en ce sens que le terme « féministe » revêt encore et toujours un sens trop totalitaire et sectaire, genre « ah mais non, moi je suis pas féministe hein, mais c'est vrai que le droit de vote et l'égalité des salaires, c'est important » ou encore « oh moi je suis féministe, mais elle, elle ne l'est pas, regarde comme elle est à fond dans les BB creams et les vernis O.P.I. ! »

Arrêtez les « attends, je suis pas féministe, je m'entends trop bien avec les mecs », arrêtez les « ah oui mais non, on a plein de droits par rapport aux femmes du XIXe siècle », arrêtez aussi les « je suis bien dans ma peau, je suis pas féministe, le féminisme c'est un truc de geignarde ! »

VOUS ÊTES FÉMINISTES parce que vous êtes des femmes et parce que vous êtes pour l'égalité des sexes. Ce sont deux raisons suffisantes. Il vous appartient à VOUS de récupérer le pouvoir sur le mot « féministe ».

Vous n'avez pas besoin d'être aigrie, mal baisée ou frustrée pour être féministe. Et de toute évidence, le féminisme n'a pas besoin de l'avis mesquin d'une femme qui a connu une enfance bourgeoise, la célébrité, l'ivresse du pouvoir et la garantie que quoiqu'elle fasse désormais elle pourra toujours en tirer de l'argent. Une femme qui, vraisemblablement, n'a plus à se battre pour rien et a l'égoïsme latent de la désolidarisation.

21/11/2012

Lettre à Jean-Paul Ney, l'homme qui pense que la Palestine est « un produit dérivé des antisémites »

N.B : Twitter est un réseau social que vous jugerez bien inutile si vous ne désirez communiquer pour les besoins de votre profession, suivre vos personnalités préférées ou vous engager dans une énième activité chronophage. Mais à bien des égards, Twitter est aussi une espèce de laboratoire de sciences sociales inédit en ce sens qu'il permet, si vous avez la patience de vous immiscer dans les méandres des joutes verbales et cris du cœur virtuels, de se renseigner sur ce que la rhétorique et le partisanisme ont parfois de plus narquois. Pour aujourd'hui, Jean-Paul Ney est mon petit rat de laboratoire. Emmenée au hasard d'un clic vers son compte, j'ai eu le plaisir de tomber sur ce que le sionisme indéfectible a de plus morbide. Monsieur Ney, « grand reporter » mais aussi (malheureusement pour ses étudiants) « prof de journalisme à l'IEJ et à l'ESJ » distille depuis hier, sur son petit espace d'expression, une succession de couinements pro 'hiérarchie des victimes' qui s'apparente surtout à une tentative de discréditer l'ensemble des sympathisants palestiniens. Ses déclarations n'ont pas manqué de choquer plus d'un internaute, dont je partage la colère et la sidération. Mais plutôt que de céder à la tentation d'une argumentation en 140 signes rédigée dans l'emportement, j'ai décidé de prendre mon temps pour lui répondre.

Cher Monsieur Ney, 

Que l'on se mette d'accord d'entrée de jeu : ces quelques mots ne s'adressent pas uniquement à vous, mais aussi à l'ensemble des personnes qui usent de procédés argumentatifs similaires à ceux dont vous nous avez fait cadeau hier. C'est à ces grands pourfendeurs de géants que j'écris aujourd'hui, et puisque vous en êtes le porte-parole qui a le plus fraîchement croisé mon chemin, c'est à vous que je destine ces lignes.

Vous vous plaignez d'une sur-couverture médiatique du conflit israélo-palestinien en ce moment. Pendant que les frappes aériennes pleuvent sur Gaza, vous notez que la liste des morts en Syrie continue à se rallonger. Vous déplorez 'l'obnubilation' des journaux français pour la Palestine :


Au lieu d'appeler sereinement à ce que l'on n'oublie pas trop vite les autres conflits sur terre au profit d'une couverture médiatique monomaniaque (ce qui semble être la base de votre doléance), vous sombrez dans une tentative de hiérarchiser les bains de sang de ce monde. Pire encore : dans votre classement, Gaza ne compte même plus, puisque « vous vous en cognez ». Au moins, c'est sûr, on ne pourra pas vous reprocher d'être cryptique.

Monsieur, les injustices ne se curent pas par d'autres injustices, même lorsqu'elles ont la vanité de la colère. Si je suis d'avis que la presse empoigne souvent les sujets un par un selon un certain calendrier médiatique vendeur et qu'il est regrettable, par exemple, de délaisser complètement la Syrie au moindre jour de match de foot ou concert de Lady Gaga, je ne comprend pas l'intérêt de cracher son venin sur Gaza - théâtre de tensions politiques depuis maintenant 6 décennies, surtout à un moment où les offensives (dont les civils font de plus en plus les frais) ont repris de plus belle. 

À vrai dire, quand j'affirme ne pas comprendre l'intérêt de votre entreprise, je ne fais que céder à une coquetterie de langage. Car l'intérêt que vous avez à discréditer cette couverture médiatique - et je vois très bien où vous voulez en venir, est tout à fait politique et populiste. Il suffit de jeter un oeil à cet échange que vous avez eu avec un autre internaute :


Selon vous, la Palestine est une invention des antisémites, lesquels font mine d'être antisionistes pour mieux s'habiller en société. Encore un peu, et on vous entendrait dire que les militants pro-palestiniens sont tous, à l'unanimité, de sanglants mercenaires rêvant à un nouvel Auschwitz. Mais pour oser tenir en public les propos que vous tenez, on se gardera bien d'imaginer ici ce que vous devez bien être capable d'asséner à l'heure des olives et des cacahuètes.

Une rapide recherche Google m'indique que vous êtes un journaliste qui a déjà passé du temps auprès de Tsahal pour les besoins d'un reportage. Je me permets donc de m'étonner que ce voyage en Israël ne vous ait pas également fait rencontrer des juifs anti-sionistes, une frange de la population encore minoritaire mais qui tend de plus en plus à se manifester. Mais même sans aller jusqu'à regretter que vous n'ayez vraisemblablement jamais rencontré de contre-exemple parfait  à votre postulat « pro-palestiniens = antisémites déguisés », je me désole de vous voir discriminer d'un revers de main aussi sec l'ensemble des militants apaisés qui essayent tous les jours d'extraire le conflit de ses contingences raciales et identitaires. La purulence de vos propos écrase à grosses semelles le travail quotidien de ces patients fossoyeurs de manichéisme. Un manque de respect inouï, qui trahit chez vous un goût pyromane pour « l'huile sur le feu ».



Vous comparez également la couverture médiatique du conflit aux États-Unis et en France, notant qu'outre-Atlantique, Gaza ne fait pas autant couler d'encre que par chez nous. Faut-il vous rappeler que l'administration Obama vient récemment de déclarer son soutien à l'action d'Israël ? La presse américaine n'a aucun intérêt à disserter du sort des Gazaouis, d'autant que Obama se trouve en ce moment passablement humilié par Netanyahou, qui a poursuivi sans vergogne son programme de colonisation des Territoires palestiniens, et ce, en dépit de la demande du président américain d'y mettre un terme. Netanyahou a d'ailleurs fait campagne en faveur de Romney, et pendant la campagne présidentielle, les républicains ont régulièrement accusé Obama de ne pas afficher un soutien assez ferme à Israël. Dans ce contexte, comparer les deux couvertures est bien peu judicieux; Obama étant à la botte du Congrès, lui-même à la botte de Netanyahou.



Par ailleurs, comment peut-on sérieusement reprocher à l'AFP de couvrir des événements dont le déroulé peut autant infléchir les enjeux d'un des plus vieux conflits du monde ? Conflit dont, faut-il le préciser, les jeux d'alliances géopolitiques supposent à chaque nouvelle échéance, que plus d'une dizaine d'Etats soient concernés ? 

Vous accusez les médias français d'être à genoux devant la Palestine. Mais vous oubliez que chez nous, l'encre a toujours coulé plus facilement à propos du Hamas que du Likoud de Netanyahou. Or, la charte du Likoud ne reconnaît toujours pas l'existence d'un Etat palestinien et affirme que l’implantation est l’expression du droit irréfutable du peuple juif à disposer de la terre d’Israël. Qui plus est, comme le fait sagement remarquer cet article du Huffington Post, la presse a presque unanimement daté le début des violences à Gaza à l'attaque palestinienne sur 4 soldats israéliens, tandis que deux jours avant, un jeune Palestinien de 13 ans a été tué lors d'une offensive israélienne. Vous voyez ? On a les lunettes de lecture que l'on veut.



Pour continuer en dégrossissant le propos, laissez moi citer le député communiste au Parlement israélien, membre du mouvement Hadash, interviewé dans les colonnes de L'Humanité : « Il ne s’agit pas seulement d’un problème entre le Hamas, Israël et l’escalade actuelle, la véritable question reste celle de l’occupation, le fait que les Palestiniens n’ont toujours pas le droit à l’autodétermination en créant leur propre État indépendant". »


Il est évident que le conflit israélo-palestinien ayant plus d'ancrage historique et deux communautés de militants distinctes, il sera toujours plus à même d'être repris dans le débat public que d'autres conflits jugés 'exotiques'. Mais plutôt que de qualifier la Palestine de produit dérivé des antisémites, pourquoi ne militez-vous pas plutôt pour une démocratisation dans les médias de ce qu'il se passe au Congo ? Les projecteurs braqués sur un conflit ne supposent pas la négation d'un autre. Par ailleurs, sachez qu'entre 2500 selon la police et 5 à 7000 personnes selon les organisateurs ont manifesté hier soir à Paris près de l'Ambassade d'Israël en SOUTIEN À L'ÉTAT HÉBREU. Vous pourrez dormir sur vos deux oreilles, la France n'est pas l'enclave de pro-Palestiniens que vous craignez tant. Et si vous vous rendez au siège du CRIF assez tôt aujourd'hui, peut-être pourrez-vous même récupérer un de ces fameux drapeaux « Israël vaincra » pour vous en faire une taie d'oreiller.

(Ce fake de mauvais goût, partagé sur votre compte Twitter, est très grave. La désinformation est une faute, mais quand on porte votre titre de professeur à l'IEJ et à l'ESJ, elle est presque un crime.)

En bref Monsieur Ney, le voile est levé sur votre mascarade : jouer le jeu plaintif de l'empathie pour les « autres » conflits à des fins résolument sionistes. Il n'y a qu'à lire l'ensemble de vos sorties, qui toutes agrégées, révèlent un peu mieux le tableau de votre stratégie. Depuis 7 jours que l'offensive israélienne a commencé, les bombardements ont repris de plus belle et 31 Palestiniens ont été tués hier tandis que deux soldats israéliens perdaient aussi la vie. L'armée israélienne commence donc à enregistrer ses premières pertes tandis que 121 Palestiniens ont déjà péri. Vous qui vouliez entrer dans la dialectique de la hiérarchie, je vous laisse très sobrement avec ces chiffres.

Finalement, sous ses atours d'envolée lyrique, votre rhétorique d'enragé du dimanche ne fait que reprendre deux des arguments poncifs du sionisme aveuglé :
- La plupart des antisionistes sont antisémites (but : se poser en martyr et diaboliser les opposants)
- Il faut moins parler du conflit israélo-palestinien car d'autres conflits existent (but : laisser Israël faire sa cuisine interne)

Ne bougez pas, je vous ai trouvé un ami.



19/11/2012

La petite leçon de journalisme de Christophe Barbier

Avec les Françs-Maçons, le classement des hôpitaux, Dieu, la sexualité des Français et la scientologie, l'Islam est un des sujets les plus vendeurs en matière de news mags.

Source : http://www.acrimed.org/article3928.html
Tenez, pas plus tard qu'au début du mois, Le Point nous offrait encore une de ces unes accablantes : une femme voilée aux yeux noircis de khôl, l'air frondeur et le revers de main irrévérencieux, s'oppose à une gendarme. L'accent est mis sur l'insoumission de la musulmane puisque la fonctionnaire qui lui fait face nous apparaît de dos. Le titre, « Cet islam sans gêne », vient chapeauter une liste (« hôpitaux, cantines, piscines, jupe, programme scolaire… ») qu'on devine être le terrible errata des territoires de la République qui se sentent menacés par l'invasion coranique. 


Comme jaloux de son voisin de droite, L'Express a rempilé dans son numéro suivant avec un dossier consacré au coût de l'immigration. Cette fois, la couv' est illustrée par la photo d'une femme voilée sur le pas d'une Caisse d'Allocations Familiales. Un choix icono quelque peu provocant, qui a divisé jusqu'aux journalistes de la rédaction.


Ainsi, le SDJ organisait jeudi dernier une assemblée générale au cours de laquelle Christophe Barbier a eu le loisir de revenir sur le choix d'une telle couv' :

« La société se droitise […] L'Express ne peut pas se déconnecter de ce lectorat. La une cible les tripes. C'est à l'intérieur qu'on s'adresse aux cerveaux. » 

En français dans le texte : la direction reconnaît faire le jeu du racolage et le terreau des plus bas instincts, MAIS cette stratégie marketing n'est autrement mue que par un certain sens de la sagesse et de l'apaisement puisqu'elle entend en vérité éduquer le lectorat, par un dossier nuancé qui n'a (promis !) de tapageur que la couverture.

Cette façon de procéder suppose, non seulement, accepter avec sang froid que l'impératif commercial passe avant le rôle de l'information; mais aussi, l'affirmation tout en cynisme, que ceux qui ont le droit à un traitement plus mesuré sont seulement ceux qui payeront pour lire le magazine. Ce qui, tragiquement, relègue le lectorat passif qui ne suit l'actualité que de très loin (ceux qui, souvent pour des raisons économiques, se contentent de la télé, de la presse gratuite et des unes en publicité dans le métro) à une zone d'ombre, de stéréotypes, rancoeurs et idées reçues, cadenacée par ces couv' braillardes et vulgaires.

Voilà. Merci Christophe Barbier pour cette excellente leçon de marketing et de journalisme combiné.

« Peu importe les clichés qu'en une tu cultiveras,
Tout faire pour qu'on achète ton magazine tu feras, 
Tant que dans tes colonnes un semblant de vérité tu rétabliras »

Amen.

07/11/2012

Tout le monde se lève (trop) pour Obama


Évidemment qu'il dégage une certaine prestance, Obama. Avec son sourire large, sa silhouette filiforme, ses cheveux ras, ses yeux rieurs et cette éternelle façon qu'a son costume de tomber nonchalamment sur ses épaules. Évidemment. Mais on devrait en avoir rien à fiche. Parce qu'Obama n'est ni une star de cinéma, ni un présentateur télé. Obama est un homme politique.

Qu'il ait l'air « cool » ne constitue en rien une raison de déborder d'enthousiasme à l'annonce de sa réélection. L'intensité de la bonne nouvelle ne devrait pas dépasser la satisfaction de voir Mitt Romney écarté du pouvoir. Or, le problème avec ces élections (comme avec toutes les autres), c'est l'engouement footballistique que revêt le scrutin : la population se meut en supporters de stade, excitée à l'unisson, debout, scandant des slogans de soutien, bouillonnante, enivrée. Mais une fois le match terminé, c'est tous les 4 ans la même chose : tout le monde rentre à la maison, heureux d'avoir participé au spectacle, et la casquette du supporter se retrouve tristement abandonné sur le porte-manteau de la citoyenneté. « C'est bon, on a fait ce qu'on avait à faire. On a joué notre rôle comme il le fallait, maintenant on peut aller vaquer à nos activités quotidiennes. »

Pourtant, faut-il le rappeler : les élections ne sont que la partie visible de l'iceberg, un temps fort de la vie politique, le premier spectacle d'un mandat, un feu d'artifice pour les citoyens. Pourquoi ne prendre part à l'engagement politique que le temps succint d'une campagne politique ? Obama réélu ne veut pas dire que le travail est fait. Obama réélu veut juste dire que Romney, sa mesure anti-avortement, son laisser-faire ultralibéral et ses coupes budgétaires sont priés de se rabattre en coulisses. Et même si c'est déjà pas mal, ce n'est pas tout.

Alors oui, je partage la joie du scrutin de cette nuit. Mais non, je ne me dis pas « contente que Obama ait gagné » - plutôt « satisfaite que Romney ait perdu ». Et j'espère un jour que les citoyens, américains comme d'ailleurs, ne se contenteront plus des élections comme d'un simulacre de citoyenneté. Ce qui passera notamment par le fait d'arrêter de starifier une personne qui, dans l'absolu, devrait avoir moins de « classe » que de « comptes à nous rendre ». Comme par exemple la fermeture de Guantanamo et les mesures contraignantes sur les émissions de gaz, autant de promesses non-tenues lors de ce premier mandat.




27/10/2012

Le Monde, Eric Izraelewicz, les SDFs et la caution humaniste

C'est un des articles les plus relayés de la journée qui vient de s'écouler : « une journée dans la vie d'Eric, SDF à Paris » raconte le quotidien de cet ancien commissaire de police belge, que la dépression et un mariage malheureux, a fini par faire échouer en France, sur un banc du XIIIe arrondissement. Le papier de terrain décrit les différentes étapes de cette journée interminable (on s'en serait douté, le temps passe lentement quand on n'a rien à faire), « beckettienne, interrompue çà et là par un rendez-vous à la CAF, quelques heures de "travail" (la manche) ou un ravitaillement au supermarché ».


Pourquoi cet article a t-il été autant relayé ? Parce que nous, lecteurs, ne sommes pas habitués à lire des papiers entiers consacrés à la misère sociale - pour une fois pas celle du bout du monde, exotique et extra-ordinaire, mais celle du square d'à côté. Celle que l'on voit tous les jours, sans même plus prendre la peine de se demander : « pourquoi ces gens sont-ils à la rue ? », « comment sont-ils arrivés là ? », « ont-ils une chance de s'en sortir ? », « où se trouve leurs familles ? ces gens ont bien une famille, non ? » Tout se passe comme si cette misère-là, à la fois banale et banalisée mais aussi lointaine et distante (personne ne s'imagine risquer de finir à la rue un jour), ne faisait plus que partie de notre mobilier urbain. Au même titre que le réverbère sur lequel le chien de la voisine pisse tous les jours, le cassis du bout de la rue, les poubelles vertes et la plaque d'égout qui glisse-surtout-quand-il-pleut, donc.

En ce sens, oui cet article m'a touchée. Je l'ai trouvé humble, descriptif, immersif comme il faut, pas voyeur et tapageur mais juste et emphatique.

Ce que je trouve plus cynique en revanche, c'est qu'il fasse office de caution humaniste au milieu des prescriptions capitalistes du Monde, titre qui s'est lentement mais sûrement imposé comme garde-fou de l'ultra-libéralisme économique et des mesures d'austérité. En effet, depuis qu'Eric Izraelewicz, « spécialiste en économie » et produit de l'école HEC, a pris les rênes du journal du soir, les injonctions libérales et germanophiles (à ce propos, je vous recommande cet article d'Acrimed) ne manquent pas dans les éditos du titre. 

De façon générale, je trouve indécent la fourbe capacité des médias à dissocier les causes des conséquences, comme si l'on pouvait décemment s'agenouiller quotidiennement devant l'autel du grand capital, puis se poster en candide observateur de la pauvreté le temps d'un reportage humaniste. Car, faut-il le préciser, les SDFs rencontrés pour les besoins de cet article, SONT les victimes collatérales de l'ultra-libéralisme que Eric Izraelewicz lustre amoureusement tous les jours.

Finalement, ce papier de terrain sur les SDFs de Paris, c'est un peu comme quand tous les 36 du mois vous donnez 50 centimes au clochard agenouillé devant la boulangerie de laquelle vous venez juste de sortir, un croissant aux amandes à la bouche : une tentative de se racheter une bonne conscience. 

— Edit du matin : mon très cher ami Emmanuel Daniel semble partager le même fond de pensée. Il parle de la misère comme d'un « business comme les autres ».

26/10/2012

Causette a eu raison

Dans son numéro 2012, l'excellent Causette consacrait un de ses titres de Une au « droit de cuissage à la mairie », comprendre : toutes les violences sexuelles faites aux employées et passées sous silence dans la mesure où le maire-roi-en-son-fief couvre les agissements de ses poulains. Le magazine qui récuse l'étiquette féministe ( « nous sommes des journalistes, pas des militantes ») explique être « entré dans les bureaux feutrés des collectivités pour chercher les victimes, leurs agresseurs "cocardés". Du Creusot à Maubeuge, en passant par l'Assemblée, Causette les a trouvés ».

Extrait : « Martine sursaute au moindre bruit, prend des antidépresseurs. À aucun moment elle n'aura le courage de parler. C'est une autre qui le fera : « Le maire s'est jeté sur Samia, la secrétaire de mairie, relate Martine. Il l'a embrassée et lui a touché la poitrine, mais elle l'a repoussé et a fait un scandale. » C'est le déclic, la fonctionnaire se confie. Les deux employées se rendent ensemble au commissariat pour porter plainte : le début d'une longue procédure qui aboutira, en 2009, à la condamnation de Jacques Mahéas, sénateur et maire socialiste, pour agression sexuelle contre Martine. En raison de « la personnalité du prévenu » qui est « d'un certain niveau intellectuel [et] d'une aisance sociale certaine », les juges prononceront une peine de 10 000 euros d'amende. C'est donc en raison de son profil, établi par un expert du tribunal, que les juges renoncent au sursis. Deux ans et demi après cette décision, l'agresseur est toujours maire. Martine, elle, a été poussée à prendre une retraite anticipée, a perdu son logement, changé de ville et touche 930 euros par mois. Justice est faite ! »



L'enquête, évidemment, n'a pas manqué de créer des remous.

Du côté de l'AFVT (association européenne contre les violences faites aux femmes au travail) par exemple, un communiqué a cru bon de préciser que :
« Ni les victimes ayant dénoncé des violences sexuelles commises au sein des mairies de Maubeuge et du Creusot, ni l'AVFT ne souhaitaient une telle médiatisation, et n'en sont pas à l'origine. »
Fin mars, le maire socialiste de Maubeuge Rémi Pauvros avait assigné les auteures de l'article pour diffamation. La décision de justice a été rendue il y a quelques jours. Ouf : 

« À partir du moment où les faits mentionnés (de non dénonciation par le maire d'agressions sexuelles présumées) dans l'article sont exacts, on peut difficilement entrer en voie de condamnation. »

Le 23 octobre, l'AFVT reconnaissait d'ailleurs, dans un communiqué publié sur son site :

« Les informations délivrées par Causette sont en tous points conformes à celles que nous avons nous-mêmes pu recueillir dans le cadre d’un travail méthodique dans chacun de ces 'dossiers'. »
Car entre une (nécessaire) levée de voile sur ce secret de polichinelle et la pudeur à accorder aux victimes, c'est toute la question d'une presse, inquisitrice ou discrète, qui se pose. Si les deux termes du débat se valent très probablement, ma sensibilité, elle, me fait tout de même pencher pour l'impératif d'une presse fureteuse. Même si je regrette évidemment que des victimes aient pu être ennuyées par la médiatisation soudaine de leurs histoires, je suis tentée de croire que c'est malheureusement une étape obligatoire pour qui veut enfin faire la lumière sur des abus que certaines mairies, pétries de corruption, veulent à tout prix étouffer. Peut-on vraiment espérer porter une accusation à son terme sans rien médiatiser ? En ce sens, le travail de Causette a été salutaire. Reste maintenant à donner à ces affaires toutes les proportions qu'elles méritent, et à ne plus laisser d'agressions impunies. Qu'elles se déroulent sur les proprets tapis de Marianne ou non.

24/10/2012

Si le programme Erasmus disparaît, les études à l'étranger ne seront plus que l'apanage des riches

On était en 2007, et je sortais de 2 années de khâgne-hypokhâgne. Depuis quelques mois, je suivais sur les bancs de la fac des cours de sciences politiques, complètement fascinants pour moi parce qu'ils synthétisaient plusieurs de ces domaines que j'aime tant : les sciences sociales, l'histoire et la littérature politique. Deux ans après, j'allais être en master de journalisme à Science po. Mais d'abord, il y a eu Nathalie Ethuin.

Mademoiselle Ethuin était notre prof de Méthodes des sciences sociales. Elle est connue pour sa thèse sur les écoles et stages de formation du Parti communiste français et a enquêté sur la formation des militants dans les organisations syndicales de salariés en France. Un travail incroyable, qui n'avait pas manqué de toucher la jeune militante encartée à l'extrême gauche que j'étais.

Son cours était de loin mon préféré. Mademoiselle Ethuin était assez brute de décoffrage, nous parlait de façon très didactique, et savait distiller ce truc que seuls les bons professeurs savent faire : l'alliance de conclusions théoriques et d'exemples pratiques, toujours faite avec cette limpidité extraordinaire et cette vivacité rare.

Pourquoi je dis tout ça ? Parce que sans Mademoiselle Ethuin, son énergie, sa façon de facilement s'emporter, son dynamisme et sa turbulence, je n'aurais jamais pensé à m'inscrire pour partir en Erasmus. Je n'aurais peut-être pas eu l'envie non plus, en tout cas pas aussi rapidement, de me lancer dans le journalisme.

Cette année-là, Mademoiselle Ethuin nous avait demandé de réaliser une enquête de sciences sociales basée sur une série d'entretiens. J'avais choisi de mener mon travail sur les militants du Département Nord de la CGT (comprendre leurs parcours, leurs motivations, leurs façons de travailler avec les autres partenaires sociaux). Premières interviews, premier travail d'immersion, premiers derushs, premières conclusions d'enquête… Différentes conversations avec Mademoiselle Ethuin m'ont progressivement conduite à cette certitude : j'avais envie de faire de mon métier l'écriture, le terrain, l'actualité. Le journalisme, en somme.

C'est aussi Mademoiselle Ethuin qui, en fin d'année, m'a convoqué, prise à part, et littéralement engueulé lorsqu'elle s'est rendue compte que je n'avais pas déposé de dossier pour partir en Erasmus l'année suivante : « Vous êtes bien stupide, l'opportunité Erasmus est peut-être bien le seul vrai progrès universitaire mis à disposition des étudiants ». Le soir-même, je remplissais les feuilles administratives de la sélection. Et quelques mois après, je partais en Italie rejoindre une école de Sciences politiques, vivre dans une colocation d'Italiens, et me lier d'amitié avec des gens que je n'aurais sans doute jamais connu autrement.

Aujourd'hui, 4 ans ont passé et je porte encore les heureux stigmates de cette expatriation : je ne me sens plus appartenir à un unique endroit. J'ai toujours la bougeotte, l'envie de traverser des frontières comme si ces lignes physiques étaient autant de barrières mentales à absolument faire voler en éclats - frénétiquement, constamment, méticuleusement, avec acharnement.

À la manière stéréotypée d'une brochure de promotion éditée par l'Union Européenne, j'affirme sans détour que cette année à l'étranger m'a fait grandir. Elle m'a offert le recul nécessaire à tout projet de vie,  m'a donné la chance de me poser les bonnes questions, m'a fait voir de nouveaux horizons. Je remercie du fond du coeur Mademoiselle Ethuin, sans qui je n'aurais pas franchi le cap.

On apprend aujourd'hui qu'alors qu'il fête ses 25 ans cette année, le programme Erasmus n'a plus assez d'argent. Au début du mois, le président de la Commission des budgets du Parlement européen a annoncé au cours d'une conférence de presse que « le fonds social européen est en cessation de paiement depuis le début du mois et ne peut plus effectuer de remboursements aux Etats. La semaine prochaine, ce sera le tour d'Erasmus ».

La faute incombe vraisemblablement aux Etats membres qui ont choisi de limiter leurs dépenses à 129 milliards, soit un budget qui présente une coupe de 4 milliards par rapport à ce que demandent normalement la Commission et le Parlement européen. Pendant ce temps-là, le Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, assure devant l'Assemblée nationale :

« La France veut que soit offerte à tous les Européens, quel que soit leur niveau de qualification, la possibilité de se former dans un autre pays de l'Union. Aujourd'hui, l'Europe consacre 1% de son budget à cette action. Mon gouvernement demandera une augmentation sensible de cette part. Et c'est aussi le programme Erasmus qui doit monter en puissance et bénéficier à un nombre plus importants d'étudiants — et notamment issu des familles modestes. »

J'espère vivement que le spectre d'une mise à mal du programme Erasmus n'est qu'un mirage. Car me semble t-il, sans cette opportunité de mobilité européenne offerte aux étudiants (bourse, accompagnement, partenariat entre les universités), les études à l'étranger ne seront bientôt plus que l'apanage des fils et filles de familles aisées. Ce qui serait, je crois pouvoir l'affirmer sans emphase, aux antipodes de l'idéal de l'Europe ouverte et non-réservée aux élites, que nos gouvernements prétendent viser.